LA PETITE ENTREPRISE AFRICAINE

 Etude socio-économique en Afrique de l'Ouest

 Préface de Philippe Hugon

 L'Harmattan

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En cette fin de siècle, la répartition du PIB en Afrique Noire se fait entre les secteurs agricole, moderne et informel. L'informel, tel le tiers-état d'avant la révolution, n'a quasiment aucun droit de cité, alors qu'il assure la survie des économies contemporaines. C'est lui, ce misérable informel, qui accueille l'essentiel de l'exode rural depuis bientôt trente ans ; lui encore qui bénéficie des taux de croissance les plus élevés, et offrira trois emplois sur quatre dans les villes bouillonnantes du XXIème siècle !

La petite entreprise analysée ici appartient plutôt à la frange supérieure de l'informel, souvent l'artisanat utilitaire où devraient être fabriqués ces produits de substitution dont la dévaluation de 1994 était censée être la grande accoucheuse. Pourtant, que la route est longue et parsemée d'embûches avec la concurrence internationale, l'étroitesse des marchés, la paupérisation et la faiblesse technologique du continent. La création d'entreprise est devenue un sport dangereux, et il faut inventer des chemins nouveaux, en s'inspirant peut-être plus de l'Inde ou du Ghana, que du moderne Occident.

Ce voyage au coeur de la petite entreprise est illustré par des études de terrain, réalisées en milieu rural et urbain, au Burkina Faso, au Sénégal, en Centrafrique et en Guinée.

1. Les entrepreneurs

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a) L'esprit d'entreprise

L'esprit d'entreprise est relativement peu lié à l'éducation et il est plus ou moins répandu selon les ethnies. Au Burkina, par exemple, les Mossi (capitale : Ouagadougou) et les Bambara (capitale : Bobo Dioulasso) seraient des ethnies particulièrement dynamiques. Cependant, il y a aussi les qualités personnelles de l'entrepreneur telles que le courage, la ténacité, la flexibilité, la créativité.
Dans plus de la moitié des cas, le besoin d'indépendance (24%) et le besoin d'entreprendre (27%) sont les raisons qui ont poussé les personnes interrogées à se lancer dans les affaires. 33% des micro-entrepreneurs ont cependant dans leur famille une personne qui exerce le même métier qu'eux, et 16% d'entre eux ont hérité de leur entreprise, en particulier ceux qui appartiennent à des castes.

 b) Alphabétisation et formation technique

Selon une enquête menée au Burkina Faso, le taux d'alphabétisation des artisans est en moyenne de 30%, dont 25% pour les forgerons, 30% pour les mécaniciens et 35 à 40% pour les soudeurs. 15% des soudeurs seulement recevraient une formation, la plupart se formant "sur le tas". Quant aux mécaniciens, 27% ont reçu une formation. Certains mécaniciens ont même été formés au Ghana où le développement technologique est plus avancé.

Très peu à l'exception des soudeurs tiennent des comptes (moins de 20%), le pourcentage des alphabétisées étant deux fois plus élevé chez les entrepreneurs qui tiennent une comptabilité. D'après Carlos Maldonado, 82,7% des micro-entrepreneurs ne tiennent pas de comptes. C'est la raison pour laquelle la notion d'amortissement souvent imposée par les formateurs occidentaux n'a aucun sens pour un microentrepreneur.

2. Capital initial des petites entreprises

Comment finance-t-on le démarrage ou la création d'une entreprise? Le tableau suivant nous donne une information fondamentale: depuis 20 années, le financement du secteur informel n'a pas changé.

Financement de l'investissement initial au Burkina Faso

Sources de financement  Enquête Van Dijk (1976)  Enquête PRODIA (95)  Enquête J-L. Camilleri (96)
Epargne personnelle 62,7% 67,8% 54,7%
Aide de la famille 28,3% 18,9% 19,5%
Epargne + aide familiale     17,6%
Banque 0,3%   1,2%
Projet/ONG/Caisse     1,3%
Tontine   5,4%  
Autre 8,7% 7,9% 5,7%

En effet, si l'on reprend les chiffres de 1976, on s'aperçoit que 91% des PE sont financées par l'épargne personnelle ou familiale. En 1996, on obtient un résultat équivalent (92%) en additionnant l'épargne personnelle (54,7%), l'aide de la famille (19,5%) et le cumul des deux (17,6%). La plupart des chefs d'entreprise ont des problèmes de démarrage. Au Nigeria, 54% d'entre eux citent le manque de financement comme l'obstacle principal au démarrage.

Aide-toi, le ciel t'aidera ! Telle est la maxime du petit entrepreneur qui doit dans les deux tiers des cas trouver seul le financement de son entreprise avant d'espérer compléter sa mise par un apport familial, éventuellement tontinier ou bancaire. On notera le rôle insignifiant des banques dans la création d'entreprises et le rôle mineur de la tontine (5,4% au Burkina, 3,4% au Nigeria).

Apport personnel pour quelques métiers

Métier  Moyenne
Minimum
Maximum
Soudeur
300.000
150.000
1.300.000
Menuisier
150.000
  30.000
   500.000
Ferblantier
  30.000
 10.000
     70.000
Tâcheron
250.000
 30.000
1.000.000
Restaurateur
200.000
100.000
 400.000

D'après une étude du FIDA, au Kenya le capital initial moyen pour démarrer une entreprise se situerait entre 350 et 1700 $, soit entre 200.000 et 1.000.000 FCFA. Au Togo, la moitié des entreprises disposeraient d'un équipement dont la valeur est inférieure à 62.000 FCFA, la moyenne générale étant de 200.000 FCFA.

3. Les facteurs de production

a) La main-d'oeuvre

Plus de 90% des entrepreneurs sont mariés et le nombre de personnes à charge par entrepreneur est en moyenne de 10 personnes. Aussi, la main-d'oeuvre fait souvent partie de la famille immédiate.

 Les apprentis

Ils représentent une main-d'oeuvre qui semble à priori bon marché. Plus de 80% des artisans de production (hommes) sont d'ailleurs passés par l'apprentissage, la durée de l'apprentissage étant variable (de 5 à 8 ans). Le contrat est oral et se fait souvent au sein de la grande famille : l'apprenti travaille dans les deux tiers des cas chez un parent qui s'occupe de sa formation, lui donne un repas par jour en échange de son travail et une gratification quand il y a un travail important à accomplir.

b) L'équipement et l'atelier

L'équipement est souvent défectueux. Par exemple, les forgerons doivent aller en ville chez un soudeur pour pouvoir achever leurs produits (charrue, charrette). Les mécaniciens n'ont pas toutes les clefs nécessaires à la pratique de leur métier; les outils abîmés ne sont pas remplacés faute d'argent et les pièces de rechange difficiles à trouver... Au Nigeria, plus de la moitié des artisans rencontrent des difficultés à cause de leur équipement. Quant aux ateliers, ils sont souvent constitués de hangars recouverts de paille, impropres au travail en saison des pluies et, de plus, non fermés ce qui donne lieu à des vols.

 c) L'approvisionnement

C'est l'un des principaux obstacles au développement de l'artisanat. La matière d'?uvre est difficile à obtenir et souvent les artisans doivent utiliser des matériaux de récupération pour ne pas grever leurs coûts de production.
Les coûts de transport pour se procurer de la matière d'oeuvre sont élevés et les artisans qui achètent par petite quantités ne bénéficient pas de prix de gros. De plus, ils doivent se fournir auprès de commerçants qui ont parfois des marges élevées quand ils sont en situation de monopole et ne bénéficient jamais d'exonération douanière comme certaines entreprises industrielles.

 d) L'organisation du travail

Au moins la moitié des artisans ruraux ont une activité secondaire et s'occupent de leurs champs pendant l'hivernage, la plupart pour assurer leur auto-consommation. Dans certains villages pendant la saison des pluies, tous les artisans à part les forgerons, très sollicités pendant cette période pour la fabrication et la réparation des outils, arrêtent leurs activités.

D'autre part, la plupart des produits ne sont pas fabriqués à l'avance, à l'exception de ceux qui ne demandent pas beaucoup d'heures de travail ou de matière d'?uvre. Ainsi, les forgerons sont surchargés en saison des pluies, travaillant parfois jour et nuit, car ils n'ont pas, faute de fonds de roulement, pu fabriquer à l'avance les outils qu'on leur demande pour la culture.

4. Produits, marchés et revenus

a) Productions et services

Les productions et les services s'améliorent d'année en année. Aujourd'hui par exemple, nombreux sont les forgerons qui savent fabriquer des charrues et des charrettes alors que leur nombreétait très restreint il y a 20 ans.

Certains métiers semblent voués à une diminution importante de leur activité (vannerie, poterie). La substitution peut se faire par d'autres produits artisanaux produits localement à moins que ce ne soit avec des produits importés.

D'autres métiers (filature, teinture, tissage) continueront de jouer un rôle important dans la production nationale. Signalons que cette branche est néanmoins confrontée à une forte concurrence ont celle de la friperie.

Les métiers modernes ou modernisés (la forge, l'agro-alimentaire) devraient s'intégrer facilement dans le processus de développement économique et peuvent évoluer, selon leur management, vers de petites entreprises de production.

Par exemple, l'activité principale des forgerons reste la fabrication et la réparation des outils agricoles mais les forgerons modernes fabriquent aussi des charrues, des charrettes, des houes (Burkina, Sénégal), des pousse-pousses (RCA), des décortiqueuses d'arachide, des foyers améliorés et des table-bancs.

b) Commercialisation

La localisation des micro-entrepreneurs est fondamentale pour la commercialisation de leurs produits. Certains artisans changent d'installation pour être plus proches de leur marché ou d'un marché central, d'autres se déplacent au gré des marchés à l'affût de leur clientèle. Dans les gros bourgs ou "villes rurales", l'artisan peut satisfaire une clientèle de fonctionnaires ou de résidents qui ont souvent tendance à s'approvisionner dans de plus grandes villes. Il peut ainsi se battre avec plus de chances face aux entrepreneurs qui viennent parfois des capitales pour proposer leurs services, faire des maisons, fabriquer des meubles,etc. Car la concurrence est virulente pour 95% des artisans interrogés.

 c) Revenus

Les revenus sont difficiles à calculer, aussi nous ne donnerons ici que des estimations. 70% des microentrepreneurs auraient un revenu mensuel inférieur 50.000 FCFA, 50% d'entre eux ayant un revenu situé entre 15.000 et 50.000 FCFA. Ces revenus correspondent à ceux estimés au cours de différents sondages effectués dans plusieurs autres pays d'Afrique Occidentale et Centrale (Côte-d'Ivoire, Sénégal, RCA, Ghana).

 5. La spécificité de l'entrepreneuriat féminin

Le développement des microentreprises est particulièrement important pour les femmes car elles y trouvent les revenus additionnels dont elles ont cruellement besoin pour assurer la survie de leur famille et de leurs enfants. De plus, étant considérées comme un bon risque par les donneurs et les institutions financières, elles bénéficient de nombreux appuis. Par exemple, les résultats suivants ont été observés :

    1. Les groupements les plus performants sont les groupements de femmes. Ils font preuve d'une cohésion remarquable souvent symbolisée par la culture d'un champ collectif, l'existence d'activités de transformation et même l'octroi de micro-crédits par les femmes entre elles
    2. Le crédit a un effet multiplicateur sur les petites et micro entreprises sans ajouter de surcharge de travail ou même en la diminuant quand le crédit permet l'achat d'équipement. Les femmes rentabilisent mieux leurs activités grâce aux fonds de roulement et, éventuellement, grâce à l'équipement qu'elles reçoivent.
    3. De nombreux changements positifs sont perçus par les femmes tels que la possibilité de faire des stocks (achats de stocks au meilleur coût pendant la bonne saison), éventuellement de louer les services d'une machine, ce surcroît de revenu leur permettant de payer plus facilement la scolarité de leurs enfants et les frais occasionnés par leur nourriture et leur santé.
    4. Le montant des crédits obtenus servent dans la plupart des cas à financer des fonds de roulement (plus rarement du matériel d'équipement).
    5. Ces crédits, obtenus avec pour seule garantie la caution solidaire sont très prisés par les femmes qui choisissent elles-mêmes leur échéancier et calculent les remboursements en fonction des cycles de leurs activités.
    6. La tenue des comptes se fait cependant difficilement à cause de l'analphabétisme. Ainsi les hommes, plus alphabétisés, jouent souvent dans les groupements le rôle de trésoriers.
    7. L'alphabétisation fonctionnelle est à peine initiée dans les groupements au grand regret des femmes impatientes de voir ce processus démarrer au plus tôt.

 

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SOCIOLOGIE DE LA MICRO-ENTREPRISE

 Pour mieux comprendre son fonctionnement et l'appui dont elle a besoin, il faut situer la microentreprise dans son univers culturel.

 1. Caste et ethnie

De nombreux artisans appartiennent à des castes et leur position sociale varie selon les différentes ethnies.

Ces caractéristiques de la caste en Inde (naissance, endogamie, commensalité, spécialisation professionnelle) se retrouvent en Afrique, où elles sont toutefois réservées aux couches les plus basses comme les cordonniers ou les forgerons, qui sont des intouchables en Inde où ils inspirent la répulsion ou le rejet. Ainsi, la société Peul comprend trois catégories de personnes :

• les hommes libres non castés : guerriers ou gens du commun, tous peuls ;

• les serfs : de statuts divers, parfois des captifs comme les Rimaibé, les Bella ;

• les artisans : castes hiérarchisées. Les griots (musiciens-conteurs) sont en bas de l'échelle, les forgerons au milieu, les tisserands et les cordonniers (ou artisans du cuir) en haut.

Traditionnellement, l'artisanat est une affaire de castes, mais leurs membres occupent rarement le sommet de l'échelle sociale. Au contraire, ils sont parfois rejetés car ils peuvent être perçus comme des esprits maléfiques et dangereux pour le reste de la communauté. Il arrive même que des villages de forgerons se forment à l'écart des autres villages. Pour fabriquer certains objets, ne faut-il pas être magicien ?

L'importance des castes tend à disparaître en ville, surtout dans les grandes villes où l'on assiste à l'émergence d'une nouvelle culture afro-occidentale. Par exemple, le travail du cuir, longtemps réservé à une caste, tend à se généraliser. De même, la liaison qui existait entre certains métiers modernes comme la soudure et la caste des forgerons semble s'estomper. Nombreux, en effet, les soudeurs contemporains, qui ne sont pas nés forgerons ! Mais l'influence de la caste reste prégnante dans les zones rurales. Et malgré les nombreux services qu'ils rendent aux communautés villageoises, les forgerons sont peu respectés et leur position sociale peu élevée.

 2. Croissance et solidarité familiale

La solidarité familiale, très critiquée par les économistes occidentaux, est considérée comme un des obstacles principaux à la croissance des entreprises africaines. Rappelons le mode de fonctionnement de ces dernières :

• la grande famille est un vaste réseau de contacts parmi lesquels on trouve des fournisseurs, des consommateurs et des protecteurs (fonctionnaires), etc.

• elle fournit en général une main-d'?uvre (y compris les apprentis) qu'il faut ménager, à la charge de l'entreprise malgré ses prestations médiocres ;

• les relations sociales au sein de la famille sont onéreuses, en particulier les cérémonies telles que mariages, baptêmes, funérailles, pèlerinages ;

• la caisse de l'entreprise est celle de la famille et sa croissance est fortement concurrencée par les besoins quotidiens de la parentèle...

Comment arriver à accumuler du capital dans de telles conditions? Il est en effet difficile au "riche" parent de se soustraire à ses "obligations sociales", surtout si on lui a prêté une partie du capital pour le démarrage ou si les premières affaires ont été faites grâce à l'intermédiaire de la grande famille. Certains entrepreneurs en arrivent à s'installer le plus loin possible de leur village ou de leurs parents, pour pouvoir vivre en paix, loin des sollicitations permanentes et des risques de "maraboutage" qui pèseront sur eux s'ils sont récalcitrants.

On risquera ici quelques comparaisons entre l'abstinence et l'austérité bamiléké et certains traits rencontrés chez les Mossi, qui sont parmi les entrepreneurs et les commerçants les plus dynamiques du Burkina. Dans cette ethnie, on insiste sur le contrôle de soi, la pudeur, la continence et la retenue. Comme le Bamiléké qui "construit une belle villa - pour la louer - et habite dans un quartier pauvre", le Mossi respecte plus la thésaurisation que la dépense ostentatoire. D'ailleurs la société mossi, de style féodal et elle aussi fortement hiérarchisée, connaît la même exploitation des cadets par les aînés ("les grands frères").

Le recrutement familial, qui est la règle dans les microentreprises, correspond à un impératif de solidarité familiale accepté - librement ou sous la contrainte - par l'entrepreneur. Cependant, il permet "l'exploitation économique des parents embauchés", qui ont peu de possibilités de contestation. L'entrepreneur reçoit ainsi une main-d'?uvre peu productive mais bon marché qu'il est difficile de licencier.

En conclusion, l'entreprise dépend de son contexte culturel, et le promoteur africain ne peut échapper aux exigences de son milieu. Il est en effet constamment sollicité par ses parents et alliés pour des concours financiers, des aides à l'embauche, etc. Pour maîtriser cette contrainte, il lui faut échanger, dans la mesure du possible, l'aide qu'il prodigue à sa famille contre un apport profitable à son entreprise.