LES CATHOLIQUES DE GOA 

Résumé d'après Une Inde qui fut portugaise
 Archives XXII, FONDATION GULBENKIAN, Paris/Lisboa, 1986.

Caste et classe chez les catholiques de Goa

La tentative portugaise d'assimilation de la culture goanaise s'est heurtée à la clef de voûte de l'hindouisme : la structure de caste. Non seulement la caste s’est maintenue, mais elle a déterminé les diverses formes d'acculturation sculptées au cours des siècles dans la société goanaise. Les Brahmanes, plus proches des Portugais, s’occidentalisèrent par le biais de l’éducation ; Kshatryas et Vaïshas s’allièrent pour former une caste exclusivement catholique, celle des Chardos ; les Sudras conservèrent, derrière un vernis chrétien, la plupart des coutumes hindoues. Aujourd’hui cependant, avec l’impact de la modernité, le système des castes est en pleine évolution. 

1. Christianisation des " îles de Goa "

 Le territoire de Goa comprend deux parties très distinctes culturellement : les Vieilles et les Nouvelles Conquêtes. Les territoires conquis entre 1510 et 1543 qui comprennent les plaines côtières extrêmement fertiles sont les Vieilles Conquêtes. Ces régions ont connu l'évangélisation et la rigueur de l'Inquisition ; elles ont vécu la grandeur éphémère de la couronne portugaise en Orient et la splendeur de l'Estado da India.

Au XVIIIème siècle, aidés par l'affaiblissement des Mahrattes et la mainmise des Anglais sur le trône du Moghol, les Portugais acquirent de nouveaux territoires. Ces Nouvelles Conquêtes, situées à l'intérieur et formées de collines boisées moins fertiles, restèrent dans la tradition hindoue. De plus, le colonisateur portugais était essoufflé et son église missionnaire affaiblie par les coups de marquis de Pombal.

Les rois du Portugal visèrent toujours dans leur conquête de l'Orient l'union des deux pouvoirs spirituel et temporel : au nom de Dieu et du profit ! Goa fut non seulement une capitale politique mais aussi un centre religieux chargé au XVIème et au XVIIème siècle de l'évangélisation du Cap de Bonne Espérance à la Chine. La tradition religieuse hindoue y était très ancienne et Shiva, Dieu de l'ascèse, de la connaissance, de la musique et des Shastras (Enseignements sacrés) régnait sur le panthéon local. Albuquerque fut tolérant envers l'Hindouisme, ne persécutant véritablement que les musulmans, irréductibles ennemis des Portugais qui ruinaient leur commerce ancestral, en particulier celui des épices avec leurs correspondants vénitiens.

Cette tolérance disparut avec l'arrivée de Saint François Xavier en 1542. Il apprit la langue locale, fonda un collège et, jetant les bases de la politique jésuite, commença l'effort missionnaire suivi bientôt de "la rigueur de la miséricorde". Le premier Concile de Goa en 1567 établit les lignes principales de la politique missionnaire : tous les temples hindous devaient être détruits dans les territoires contrôlés par les Portugais, les prêtres non chrétiens, professeurs et saints hommes expulsés, leurs livres sacrés saisis et détruits. Les orphelins hindous devaient être enlevés aux parents avec lesquels ils vivaient et confiés à des familles chrétiennes. Si l'un des partenaires d'un mariage "paien" se convertissait, les enfants et les propriétés passaient sous sa garde. Certains devinrent chrétiens par conviction religieuse, d'autres par opportunisme, surtout dans les basses castes qui servaient les Portugais.

Aussi, en 1560, l'Inquisition fut établie pour traquer, chez les nouveaux convertis, les vestiges de leur ancienne foi ainsi que leurs coutumes ancestrales suspectes d'hindouisme.

2. Les chrétiens et la caste

L'Inquisition déchira l'âme goanaise, les gens ne se sentant plus en sécurité que dans leur propre famille et les convertis s'identifiant le plus possible avec les Européens, synonymes de vieux chrétiens. Néanmoins, elle ne réussit pas à déraciner toutes les coutumes hindoues, en particulier dans les basses castes. Quant à la structure de caste, non seulement elle se maintint mais elle caractérisa le processus d'acculturation subi par la société goanaise.

a) Rappels sur le système des castes

Le système des castes est la clef de voûte de la société hindoue. Cette structure sociale, dont tous les éléments dépendent les uns des autres, est construite sur le principe hiérarchique, les Brahmanes - ou prêtres - représentant la tête du corps social, les Kshatryas - guerriers - ses bras, les Vaishas - agriculteurs et commerçants - ses jambes et les Sudras - serviteurs - ses pieds. A chacun appartient une série bien déterminée de normes et de tabous, ce qu'il faut manger et ne pas manger, ce dont on peut approcher et ce que l'on doit éviter, avec qui on peut parler, partager les repas, se marier. Nous avons un système quasi-organique où des groupes héréditaires sont reliés entre eux par des règles détaillées visant à assurer leur séparation :

    • la naissance: on ne rentre pas dans une caste, on y naît;
    • la pureté: les différentes castes indiennes symbolisent leur place dans l'ordre cosmique;
    • l'endogamie: on ne peut épouser qu'une personne de sa propre caste; · la commensalité : on ne partage les repas qu'avec ceux
      de sa caste;
    • la profession : il y a une spécialisation professionnelle selon les castes (on retrouve enfin l'économique).

Tous les principes, qui déterminent la séparation des castes, visent à préserver la force spirituelle et à éviter la pollution par le contact, la caste de chacun étant déterminée par ses vies passées (karma), la religion étant à la base de la hiérarchie des castes.

b) Le maintien de la structure de caste chez les Catholiques

La structure de caste ne fut pas détruite à Goa : seules des règles et des pratiques attachées au système des castes s'éteignirent. Même l'église catholique eut la tentation, avec le père de Nobili au XVIIème siècle, de s'adapter aux usages de la caste et de se soumettre aux catégories du pur et de l'impur. Cependant Rome mit un point d'arrêt quand elle comprit que cela aboutissait à une discrimination entre chrétiens jusque dans le lieu saint, certaines églises étaient coupées en deux pour ne pas mélanger les castes pendant l'office... Il fallut alors, non sans difficultés, imposer un minimum de " fraternité chrétienne ". Cependant, la position hiérarchique des castes supérieures resta indemne et, jusqu'au XXème siècle, il fallait être Brahmane pour devenir jésuite.

Néanmoins, le système se simplifia. Seule en resta l'épure, les catholiques ne conservant que les grandes catégories : les varnas (ou castes selon la compréhension occidentale) restèrent le centre de gravité autour duquel la société catholique continua de s'organiser alors que la plupart des jats (les véritables castes pour les hindous) disparurent sauf chez les Sudras. La matrice indienne subsista en se diluant.

Système des castes chez les Brahmanes hindous de Goa

 VARNA JATS (CASTES) SOUS-CASTES
Brahmane Chitpawan Padhes
  Karades Porabs
  Padhes Zoixis
  Zoixis Kirvant-Zoixis
  Gaud-Saraswatis Sashtikars
    Pednckars
    Shenvis
    Bardeshkars
    Kudaldeshkars

Voici un tableau tiré de Bragança-Pereira (Ethnografia da India Portuguesa, 1940) qui nous montre les diverses castes et sous-castes brahmanes chez les Brahmanes hindous de Goa. Les Gaud-Saraswatis, majoritaires, ont la particularité pour des Brahmanes de n'être pas végétariens et de manger du poisson.

Chez les catholiques, il ne reste plus que trois castes ou plutôt varnas: les Brahmanes, les Chardos, les Sudras. La subdivision des varnas (catégories principales) en jats (castes) s'est en effet effacée sauf chez les Sudras où elle ne conserve que peu d'importance. Prenons comme exemple le tableau donné par J.V.A. das Neves Miranda sur le village de Kuttalle à Salcette (Kuttalle, de la caste à la classe, Louvain 1972):

Système des castes dans le village chrétien de Kuttalle

VARNAS JATS (CASTES)
Brahmanes  
Chardos  
Sudras Dhorji (tailleurs)
  Thovoi (charpentier)
  Poder (boulanger)
  Oddekar (marinier)
  Render (tireur de vin de cocotier)
   Kharvi (pécheur)
  Kamar (forgeron)
  Chemar (cordonnier)
  Mahr (vannier)
  Gauddo

L'auteur ajoute d'ailleurs que "la culture hindoue est si prégnante qu'elle reste l'arrière fond de la pensée chez les chrétiens".

Les Brahmanes chrétiens ont gardé tout leur prestige. Ils représentent l'élite locale non seulement sociale mais aussi économique car ils possèdent souvent des plantations de cocotiers ou des rizières. Ils se considèrent comme les leaders intellectuels et politiques et nombreux sont parmi eux les médecins, avocats, professeurs, écrivains ou hauts fonctionnaires. Leurs épouses sont toujours choisies dans la caste. Eduqués à l'occidentale depuis des générations - les rares familles qui parlent encore portugais sont presque toutes brahmanes - ils ont gardé de leur ancienne culture la fierté de leur caste, "leur noblesse" disent-ils, mais les castes dites intouchables ne provoquent plus chez eux la même répulsion que celle rencontrée chez les Brahmanes hindous. Ils se mélangent aussi facilement avec les Chardos même si les deux castes sont parfois en rivalité économique ou politique.

Les Chardos sont plus nombreux que les Brahmanes. "Chardos" serait un mot issu de la déformation en portugais de Kshatrya. C'est une caste exclusivement catholique qui résulterait, pendant la conversion, d'une alliance entre Kshatrya et Vaishas, les Vaishas étant d'ailleurs minoritaires car la plupart des marchands hindous s'enfuirent ou refusèrent de se convertir - même à l'apogée au milieu du XVIème siècle, le commerce à Goa resta contrôlé par les Hindous. Souvent grands propriétaires terriens ou membres des Comunidades (communautés villageoises), ils jouissent de la considération de leurs concitoyens mais leur prestige est inférieur à celui des Brahmanes. Beaucoup exercent des professions libérales ou travaillent en entreprise. D'autres ont émigré en Afrique orientale, du temps de la colonisation anglaise, ou dans les pays du Golfe aujourd'hui.

c) Catholiques et coutumes hindoues

Les catholiques consultent toujours les oracles dans les temples hindous (prassads) et beaucoup de coutumes hindoues comme les cérémonies le sixième jour après la naissance d'un enfant ont été conservées. Les Sudras, moins occidentalisés et moins exposés aux dangers de l'Inquisition que les castes supérieures, ont mieux conservé des coutumes ou rituels qui ont souvent disparu chez les Brahmanes et les Chardos (cf. Jean-Luc Camilleri, L'acculturation des catholiques dans les Vieilles Conquêtes de Goa, Université de Provence, 1980).

Le mariage et ses implications sociologiques

Le troisième concile de Goa en 1585, après avoir interdit les fêtes et mariages hindous à cause de "leurs rites diaboliques", tenta de fixer le mariage des nouveaux chrétiens en interdisant en particulier tous les rituels d'origine hindoue et en essayant d'en modérer les dépenses pour lutter contre le "dowry system".

L'Inquisition dans un édit de 1736 lutta de nouveau contre les rituels du mariage traditionnel goanais en interdisant certains chants (les vovios), la consultation des astrologues, les onctions des mariés avec du safran, de la poudre de riz ou de l'huile de coco ou encore l'accueil des jeunes mariés par leur parents en leur lançant des fleurs ou les repas comme le buinjuon, le banquet des mendiants ouvert à tout le monde où l'on s'assoit par terre.

En ce qui concerne les prestations monétaires liées au dowry system, elles se retrouvent dans toutes les castes aussi bien chez les chrétiens que chez les hindous. C'est ici le prestige social qui est en jeu, en particulier avec l'imitation (sanguification - Srinivas, Social changes in modern India, Berkeley 1966) par les basses castes des rituels et tabous des hautes castes (aujourd'hui classes supérieures). Les basses castes profiteraient ainsi du dowry system pour se hisser dans l'échelle sociale. Différence appréciable : les hindous "donneurs de femmes" supportent la dot et les dépenses de la fête qui durent trois jours alors que les catholiques ne paient que la dot, les frais de la fête étant partagés entre les familles des futurs époux.

3. Caste et classe in modern Goa

La caste est une institution d'une force et d'une élasticité prodigieuses et elle a survécu pendant plus de deux mille ans. Elle a changé dans le passé et elle change encore aujourd'hui : la notion de pollution devient plus faible, les relations sociales entre castes de niveau économique et de style de vie analogues deviennent plus faciles et le cercle dans lequel on recherche l'épouse s'élargit. Au sommet de l'échelle sociale, dans les grandes villes, la classe et le style de vie sont les facteurs plus importants que les affiliations de caste.

a) Evolution dans l'Inde moderne

Ces vingt dernières années, le développement rapide de l'Inde a amené des changements considérables et le modèle consumériste occidental est devenu dominant dans les couches urbaines. Même le monde rural est de plus en plus touché par le monde moderne avec la généralisation de l'électricité et des moyens de communication. La caste a perdu de l'importance par rapport à la classe, c'est-à-dire par rapport au revenu monétaire, comme cela s'est passé en Europe pour la Noblesse avec l'avènement de la société industrielle. Si elle est restée un pattern sanskritique et continue de déterminer l'identité et l'appartenance sociale, son influence tend à décroître de jour en jour.

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Il semblerait que la sanskritisation soit abandonnée au profit de l'occidentalisation, c'est-à-dire l'imitation par les classes inférieures du style des vies des classes supérieures. C'est l'ensemble du système des castes qui est remis en cause aujourd'hui : les deux tiers des gens pensant que l'influence de la caste dépend de son pouvoir économique et moins de 50% des hindous croiraient encore dans la théorie du karma-dharma (John Maliekal, Caste in India Today, Centre for social action, Bangalore, 1991). Par exemple, les intouchables subissent moins d'ostracisme sauf dans le domaine du mariage. Les classes sociales ont de plus en plus d'importance par rapport aux castes, en particulier dans les couches supérieures. Ceci est d'ailleurs facilité par le fait qu'il y a un fort degré de corrélation, à quelques exceptions près, entre la hiérarchie des castes et le statut socio-économique. Tout le système des castes est aujourd'hui confronté à l'idéologie moderne (et mondiale) capitaliste et consumériste : les castes ont été progressivement sécularisées et sont devenues des groupes socio-économiques et politiques.

On retrouve un phénomène analogue en Afrique où la répulsion vis-à-vis des (basses) castes tend à disparaître dans les grandes villes et où l'on assiste à l'émergence d'une nouvelle culture afro-occidentale (J-L Camilleri, La petite entreprise africaine). Par exemple, à Kaya au Burkina, le travail du cuir, longtemps réservé à une caste ou à une catégorie socio-ethnique de statut inférieur, est devenu un métier pratiqué par toutes les ethnies. De même, la liaison qui existait entre certains métiers moderne comme la soudure et la caste des forgerons s'estompe. Cependant, l'influence de la caste reste toujours prégnante au niveau social et les forgerons rencontrent toujours des difficultés quand ils veulent se marier hors de leur caste.

b) Implications au niveau socio-politique à Goa

A Goa, les premières années après le départ des Portugais en 1961 ont été marquées par une opposition entre hindous et catholiques. Cependant, quand en 1967 le parti au pouvoir hindou, le Maharashtrawadi Gomantak, voulut intégrer le territoire dans l'Etat du Maharashtra (Bombay), une partie des hindous s'allièrent aux catholiques pour préserver le statut et l'identité culturelle de Goa. Finalement, en 1987, Goa devint un nouvel Etat fédéral de l'Inde.

Le Maharashtrawadi Gomantak garda néanmoins la majorité à l'assemblée territoriale jusqu'aux élections de 1980. Ces élections, qui étaient nationales et permirent le retour au pouvoir de Madame Gandhi, jouèrent à Goa le rôle d'un révélateur. Les catholiques, constamment tenus en suspicion depuis le départ des Portugais, s'allièrent avec certains hindous rivaux du Gomantak ou déçus de sa politique pro-mahratte pour gagner les élections. C'est ainsi qu'ils revinrent aux affaires après une longue absence. Tous leurs élus étaient de haute caste ainsi que la majorité des élus hindous. Le parti du Congrès a quasiment toujours conservé le pouvoir depuis cette époque. Cependant, en février 1999, le jeu stérile des politiciens, accentué par la partition du parti en Congress et Goa Rajiv Congress (GRC), a rendu Goa ingouvernable et obligé le pouvoir central à administrer directement l'Etat en attendant de nouvelles élections.

Comme ailleurs en Inde, il semblerait que les hautes castes, même si elles constituent toujours l'élite du pouvoir, aient perdu une partie de leur influence politique au profit des classes moyennes urbaines et même rurales grâce au Panchayat. Les castes, de plus en plus sécularisées sous l'impact du capitalisme et de la démocratie, sont devenues des groupes de pression socio-économiques. A Goa, où les castes avaient déjà perdu chez les catholiques leur coloration religieuse, ce phénomène s'est accentué dans les Vieilles Conquêtes, notamment avec le développement de l'industrie touristique qui a accéléré l'évolution d'une partie du territoire.

Conclusion

Le système des castes s'est simplifié abandonnant la division en Jats, sauf pour les Sudras. Les Brahmanes gardèrent tout leur prestige ; Kshatryas et Vaishas s'allièrent pour former une caste exclusivement catholique, celle des Chardos ; les Sudras intégrèrent les basses castes intouchables dans leur varna. Symboliquement, le fonctionnement des Comunidades - c’est-à-dire la gestion des terres communautaires des rizières par les Brahmanes et les Chardos - a longtemps illustré la permanence des castes dominantes dans les Vieilles Conquêtes.

Aujourd'hui, cependant, le système est remis en question avec la modernisation qui transforme de plus en plus les castes en groupes socio-économiques. Les hautes castes deviennent des classes supérieures et, avec le développement économique, les classes moyennes prennent de plus en plus d'importance y compris au niveau politique.

Néanmoins, en cette fin de siècle, on peut craindre que la culture originale de Goa ne se dissolve dans le monde moderne. Même le tam-tam " musical " contemporain fait concurrence au mando, forme de musique traditionnelle indo-portugaise cousine du fado. Adieu l'Inde portugaise, Goa deviendra-t-elle une enclave sans âme sur la mer d'Arabie ? Attaquée par une vague touristique sans précédent (The green Goa, Goa Foundation, Panaji 1998-99), la nostalgie tropicale et baroque est rongée par la poubelle occidentale, les églises cernées par les tchai-shops, l'infini des plages déchiré par le béton et les parasols. Et pourtant, malgré cette gangrène, Goa reste belle, désespérément… Saudade.