LE BLANC PASSE COMME LE VENT

Romans

L'Harmattan

Pour acheter en ligne:
To buy on line:
FNAC
L'Harmattan
Amazon

 

 …En Guinée-Bissau, la moisson fut sportive mais fructueuse ; Blaise y dénicha quelques pièces authentiques qui célébraient la brousse et ses ancêtres.
Non, pas d'esthétique désinvolte!
Art, rituel et savoir-faire,
Métamorphose du masque Quand il se met à danser, Divinité dionysiaque ou terrible incarnation ?

 En homme d'affaires avisé, Blaise avait suivi les conseils de Farshad et privilégié les grimaces ensanglantées de la magie noire à des dieux plus sereins. L'esprit rasséréné, il revenait à Ziguinchor, " pour voir " comme on dit au poker. Hélas, dès son retour, son malaise reprit instantanément. De nouveau, Assia le hantait et, cannibale, elle dévorait son âme. Il consulta des marabouts qui lui recommandèrent, une fois de plus, de distribuer de la cola à la sortie des mosquées puis de verser du lait dans une noix de coco et de l'abandonner, ivre morte, sur les flots du fleuve Casamance... Rien n'y fit ! Il était toujours amoureux et Assia, toujours inaccessible. Peu à peu, il perdait l'espoir de la retirer des griffes de son mari.

 Ne sachant comment se délivrer du sortilège, il décida de quitter le Sénégal pour se rendre vers la belle Djenné, là où on exhumait ces terres cuites vieilles de huit siècles. Il les avait presque oubliées malgré les fax furibonds de Farshad qui fulminait et lui demandait pourquoi, diable, il s'éternisait en Casamance.

 En gentleman, il fit parvenir un dernier mot à Assia pour l'informer de son départ. Le soir même, profitant d'une absence de Léopold, elle vint le surprendre dans son hôtel pour lui dire qu'elle était prête à le suivre, même si elle devait abandonner sa fille. Elle était à bout, elle verrait plus tard pour l'enfant ; pour l'instant, il fallait qu'elle fuît.

Grisé par l'aventure, Blaise organisa la fuite avec fébrilité. Il avait rapidement compris qu'il n'avait aucune chance en prenant l'avion ou le bateau dans ce pays où le mari d'Assia collaborait avec l'armée et la police. Restait la voiture mais, en ces temps d'insécurité, on était souvent contrôlé, surtout depuis la reprise de la guérilla au cours des derniers mois. C'était encore les amis de Léopold, les Wolof de Dakar, qui traquaient les indépendantistes diola et surveillaient les points stratégiques. Ils le connaissaient et ils le fouilleraient durement, sans le respect ou les gants qu'ils prenaient habituellement avec les touristes. Les chances étaient donc faibles et imprécises de ce côté.

Blaise pensa alors aux rebelles : pour lui, le vieil anarchiste, cette évasion devint soudain excitante, piquante, enivrante.
Il reprit contact avec la femme de l'interprète qu'il connaissait depuis longtemps et il ne la quitta plus jusqu'à ce qu'elle lui dévoile où était passé son cher mari. Après un long palabre, quelques cadeaux et toutes les preuves de sa bonne foi, elle finit par lui avouer qu'il était en ville. Vite, Blaise endossa ses habits les plus sales et se rendit discrètement dans un " quartier spontané ", bidonville crasseux à l'extérieur de Zinguinchor où il retrouva enfin son vieux compère, Ankiling.
 - Alors, tu viens encore nous emmerder avec ton business de contrebandier !
- Mieux que ça : une histoire d'amour avec la femme d'un Wolof…
- Imbécile ! Tomber amoureux d'une Wolof alors qu'il y a tant de jolies Diola !


- C'est une Blanche, mon frère, une Russesse !
- Alors je te comprends : elles ont de belles fesses, la peau douce et elles respectent les hommes, à la différence de tes Françaises dévergondées.
- N'insulte pas mes s?urs, elles sont si fragiles…
- Et que veux-tu que je fasse pour toi, voleur de fétiches ?
- Nous faire sortir du pays sans rencontrer l'armée ou la police sénégalaise qui conduiraient la Russesse à son Wolof et moi en prison !
- Mais c'est dangereux, mon frère, et il faut pouvoir marcher des heures et des heures, la nuit, en pleine brousse.
- Je sais marcher, Ankiling, tu le sais très bien puisque nous avons peiné ensemble de village en village pour acheter mes statues. Quant à la femme, elle marchera car elle a le diable aux trousses : elle a trop souffert chez son Wolof et elle aura trop peur de se faire prendre.
- Le diable au corps aussi, j'en suis sûr ! Blaise, je sais déjà que cette femme est superbe et que tu vas nous faire crever de jalousie pendant cette marche.
- Je ne l'ai pas encore touchée. C'est une ?uvre humanitaire : je la sauve de la misère et de l'esclavage…
- Avant de la baiser comme un nègre ! Tu es pire que nous, Blaise, je te connais, inutile de mentir ! Pour coucher avec une belle femme, tu ferais n'importe quoi.
- Mais je t'assure, je l'aime !
- Dieu est grand ! Ecoute, de toute façon, ça me fait plaisir de voler la femme d'un salaud de Wolof. Nous devons repartir, moi et mes hommes, demain soir vers dix heures. Si tu es là avec ta Russesse, on vous emmène. Prépare de la nourriture et de l'eau pour deux jours : nous irons jusqu'à Bissau.

 On était au mois d'août, en plein hivernage. En cette nuit diluvienne, on entendait la pluie marteler les toits de tôle comme les touches d'une machine à écrire ou les galopades d'un gang de souris. Il était près de dix heures et Assia n'était toujours pas là alors qu'une voiture les attendait, garée sur un trottoir depuis plus d'une demi-heure. Elle arriva enfin, trempée, essoufflée, effrayée, avec un sac en plastique où étaient entassés ses maigres biens. Son mari était au Campagnard, elle avait dû ruser et prétexter la venue impromptue de ses règles pour se faire raccompagner à la maison par un des garçons de l'auberge. Elle y était restée en disant qu'elle était trop fatiguée pour revenir travailler au restaurant. Puis elle était sortie en cachette et avait marché un long moment sous la pluie avant de prendre un taxi.
Blaise lui essuya les cheveux, la serra dans ses bras, souffla dans son dos pour la réchauffer. Ils montèrent dans la voiture en espérant qu'ils seraient sauvés par l'heure africaine car il était plus de dix heures et demie. Bien sûr, ils étaient en avance : Ankiling et ses hommes finissaient à peine de dîner. Ils se levèrent pour les saluer en regardant avec intérêt la belle Assia et ils les firent asseoir pour boire une dernière bière. Ils étaient cinq, Ankiling - leur chef, de haute stature, teint clair, yeux vifs - en tenue de ville, et quatre hommes robustes de mine farouche, vêtus de treillis, pistolets à la ceinture, qui par intermittence éclataient de rire. Ils attendaient que l'orage cesse avant de partir. Il fallait marcher toute la nuit pour passer la frontière et la pluie les arrangeait car les gardes-frontières n'aimaient pas se mouiller. Assia, terrorisée par la foudre et sous le coup de l'émotion, se mit à pleurer et à regretter sa fille.

 Enfin, ils partirent dans la nuit sous une pluie fine, avec des torches, des cannes et des sacs à dos. Il avait fallu insister pour qu'Assia mette les chaussures que Blaise lui avait achetées : elles les trouvait laides et avait peur de ressembler à une paysanne… Ils marchèrent, marchèrent pendant trois heures avant de se reposer. Au moindre bruit suspect, ils s'allongeaient dans les sous-bois en priant le ciel qu'il n'y ait pas de boue. Assia se plaignait sans arrêt et, à un moment, pour la calmer, Ankiling menaça de l'abandonner au prochain village d'où elle pourrait facilement revenir, le lendemain, chez son Wolof. On ne l'entendit plus pendant dix minutes. Enfin, ils s'arrêtèrent au pied d'une falaise, dans une grotte familière aux maquisards.

- Alors, madame, c'est fatigant la guerre ! dit Ankiling à Assia.
- Presque autant que le mariage mais, au moins, on a l'espoir d'en sortir.
- Votre mari était si méchant ?
- Menteur, voleur, tricheur. Il a profité de moi en Moldavie avant de m'enfermer à Ziguinchor.
- Moldavie ?
- C'est dans l'ancienne URSS.
- Et qu'est-ce qu'il a fait ?
- Il m'a raconté qu'il était riche et que j'aurais une vie facile au Sénégal.
- Avait-il le choix ? poursuivit Ankiling en regardant Blaise qui n'aimait pas le ton de cette conversation.
- Cet imbécile n'avait qu'à me dire la vérité. On serait restés chez moi, en Moldavie.
- Peut-être avait-il peur de vous perdre là-bas ? Quand un homme est amoureux…
- Un Africain, amoureux? Vous traitez les femmes comme des esclaves, l'interrompit-elle.
- On n'insulte pas le crocodile quand on est au milieu du marigot ! siffla Ankiling.

 Heureusement qu'ils reprirent bientôt la route ! La pluie avait cessé et un morceau de lune éclairait faiblement le sentier sur lequel ils peinaient. Assia reprit son concert de lamentations et les Diola, devenus moins tolérants, lui dirent brutalement de se taire et de garder son énergie pour la nuit prochaine avec son nouveau mari. A un moment d'énervement collectif - Assia refusait de marcher, elle voulait se reposer, et les Diola commençaient à perdre patience, ils faillirent tomber sur une patrouille sénégalaise surgie de nulle part. Un silence effrayé tomba sur la troupe et, grâce à Dieu, les Sénégalais, qui étaient épuisés par des heures de randonnée, n'entendirent rien.
Ils s'arrêtèrent alors un long moment, sans dire un mot, et repartirent à petite allure. Assia cessa ses jérémiades jusqu'au matin, où ils s'écartèrent du sentier et se reposèrent dans une hutte connue d'Ankiling et de ses hommes. Assia enleva ses chaussures : ses pieds étaient en sang. Elle avait souffert durant cette marche où la nuit vous faisait trébucher tous les trois pas. Elle pleura silencieusement, Blaise la consola en lui prenant les épaules, les mains, et il la coucha comme une enfant sur une couverture qu'il avait emportée.
Ils étaient arrivés en Guinée-Bissau. Mais ils devaient rester prudents car les patrouilles sénégalaises passaient parfois de l'autre côté de la frontière. Ils se cachèrent le jour dans cette masure et ne repartirent que la nuit vers Bissau, la capitale, où les rebelles devaient se ravitailler en armes et en argent pour le compte de la guérilla. Mais Blaise et Assia ne tenaient pas à les accompagner dans cette ville interlope ; ils préféraient mettre le plus de distance possible entre eux et l'armée, omniprésente dans cette région. Aussi se séparèrent-ils à l'aube, dans un village à trente kilomètres de Bissau.

- Bon voyage, leur dit Ankiling. Méfie-toi de cette Blanche, souffla-t-il à Blaise dans le creux de l'oreille, elle est pire qu'une Wolof !
- Mais belle comme une Bambara !
- Je ferai des sacrifices pour toi, mon frère, j'égorgerai quelques poulets.
- Coq noir ou coq blanc?
- Coq rouge, répondit Ankiling en éclatant de rire.

 Les guérilleros prirent un taxi-brousse pour Bissau ; Blaise et Assia avisèrent un petit hôtel où ils décidèrent de se reposer avant de poursuivre leur voyage vers une autre Guinée, celle de Conakry.

 Ils étaient enfin seuls après cette fuite éperdue à travers la forêt casamançaise. Intimidés, ils commandèrent des seaux d'eau pour aller se laver dans une " douche ". C'était un enclos entouré de bancos d'où se dégageaient des odeurs douteuses, accentuées par la boue et les marécages de la saison des pluies.
Assia, la plus africaine des deux, femme de surcroît, se lava la première pendant que Blaise buvait un petit alcool de palme à base de féni, sorte de vodka ou de marc aussi destructeur et revigorant qu'en Europe. Cette femme l'intriguait avec ses caprices et son caractère fantasque. Il en était amoureux et attendait, tout en la redoutant, leur étreinte dans ce bouge. Assia avait oublié les angoisses de la route. Elle regardait ses écorchures et se lamentait d'avoir abîmé un peu plus sa peau laiteuse dans cette cavale. Elle se lavait avec un mauvais savon, mais elle avait emporté un peu de parfum avec lequel elle se frictionnait les aisselles et le ventre. Cela faisait un mois, depuis la bagarre avec Léopold, qu'elle n'avait pas fait l'amour. Elle se régalait déjà de sa rencontre avec Blaise tout en craignant qu'il ne soit pas aussi puissant que son enfoiré de mari. En sortant de la douche, elle le surprit qui méditait sous un rayon inattendu du soleil.

- A ton tour, mon cher Français, il faut te laver !
- Oui… Tu peux aller dormir.
- Non, je t'attends. J'ai trop longtemps rêvé de toi pour m'endormir maintenant.

 Puis elle prit sa main et l'embrassa avec le plus charmant sourire. Blaise alla à la douche où il se lava à toute allure, se concentrant sur sa verge dure comme un morceau de bois et qui lui faisait mal. Puis il revint dans la chambre en essayant de cacher son infirmité à la serveuse qui riait sous cape. Il ferma le cadenas et s'allongea incandescent sur le lit où l'attendait avec impatience Assia dans toute sa splendeur. Il prit ses seins à pleine bouche, croqua sa chair blanche, caressa ce ventre émouvant qui avait déjà enfanté, embrassa à l'infini son sexe, pétrit ses fesses d'Africaine. Elle était la quintessence de la femme, charnue et voluptueuse, amoureuse et féroce. Ses yeux lançaient des éclairs, ses hanches tanguaient sous le plaisir. " Mama, Mama ", criait-elle, palpitante, à chaque orgasme. Car elle jouissait sans arrêt, gémissait, se tordait, offrant avec délice sa croupe et toutes ses bouches.

- Comme tu es fort ! fit-elle pendant l'entracte.
- Merci !
- C'est vrai, tu fais bien l'amour pour un Blanc…
- Le démon de midi dans une forêt noire…
- Un démon si important entre un homme et une femme.
- Et la forêt noire ?
- Ah, ah… fit-elle en riant comme une petite fille tout en le pétrissant d'une main douce et ferme.

 Assia avait mit son sang à feu pour un moment. Luxure, jamais il ne serait à cours avec elle. Elle était la potion magique qui le réveillait et le rendait fier de sa virilité, la déesse de la fécondité et de l'amour, l'Aphrodite extrême.

- J'aime tes yeux, j'aime tes seins, j'aime ce qu'avec toi je fais.
- Je sais, je sais…

 Elle lui répondait dans l'insolence et la plénitude de sa nudité. Peut-être aurait-elle préféré qu'il lui parle de son âme, de ses projets, de son avenir ? Peut-être pensait-elle à sa lointaine Moldavie ou à Serguei, son amant mafieux, avant qu'elle ne parte pour l'Afrique attirée par ce grand Noir, si bien balancé, qui l'avait esclavagisée ? Peut-être était-elle fatiguée de sa beauté, cause de tous ses malheurs, et regrettait-elle de ne pas pouvoir se faufiler, incognito, comme toutes les autres ? Et Assia de passer, sans transition, de la passion la plus intense à la plus grande froideur ! La femme absolue, songeait Blaise...

 Au lieu de partir en cette fin de matinée, ils restèrent un jour entier dans ce réduit à faire l'amour, à s'assoupir, à faire l'amour encore, parler, se caresser des yeux et des mains. C'est ici, dans cette auberge sordide, qu'ils tombèrent amoureux. Les moustiques le comprirent qui leur accordèrent une trêve miraculeuse. Car ils passèrent plus de vingt-quatre heures à goûter, savourer leurs peaux ou dormir ensemble, conjuguant d'instinct émois et fantasmes.

Assia avait longtemps rêvé la France et les Français ; Blaise s'adonnait de nouveau à ses chimères sur la femme russe, l'antithèse de la Parisienne libérée et stressée, la Blanche ultime avec sa coquetterie rétro et son charme XIX°… Il était séduit par ce soupçon d'orientalisme, ses yeux en amande qu'Assia avait hérité de quelque origine turco-mongole, son visage jocondien, un pur prodige de pure blancheur. Il était amoureux et elle aussi baignait dans la même illusion. Leur amour ne remplissait-il pas un manque, ne correspondait-il pas à une divine opportunité?