LA CARRIERE DES INDES

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En Inde au XVIe siècle, un aventurier portugais tente la fortune. Aristocrate ruiné, il fait la traversée depuis le Portugal en contournant l'Afrique - la Carreira da India - pour s'engager dans l'armée qui protège Goa, capitale de l'Inde portugaise. Au nom de Dieu et du profit !

Goa la sensuelle et la marchande, surveillée par le grand Inquisiteur, jalousée par le Sultan de Bijapur, est alors à l'apogée d'une folle prospérité par la grêce des épices. A la tête d'un empire maritime qui s'étend du Cap à Macao, elle dépouille les marchands musulmans tout en convertissant hindous et idolêtres.

Et don Joaô de Vargas de s'enivrer et de saigner, flottant entre des mondes divers, les bayadères de Goa et les pères de Saint-Paul, le service du Vice-roi et les armes mogholes, le commerce du poivre ou les larmes d'Eros...

  I. Fuite en Orient

 Septembre 1570. Des vents langoureux engrossent les voiles du navire. L'océan est si vaste, l'Inde si lointaine, arriverons-nous un jour ? Cela fait déjà plus de cinq mois que nous sommes sur ce bateau à affronter les chaleurs africaines, la fureur des tempêtes, et maintenant l'étouffement de la mousson. Je suis fatigué de ces marins ivrognes, de la nourriture au goût rance et obscène qu'ils nous servent, noblesse oblige, sur des plateaux d'argent. Je suffoque dans cette moiteur permanente, sale, puant de transpiration, les cheveux poissés par l'eau de mer avec laquelle nous nous lavons de temps en temps.

Quand je me souviens de don Fernando, le précepteur de mon enfance qui me chantait la route des Indes en se prenant pour Camoens, la colère m'envahit. Ce vieux fou n'avait bien sûr jamais quitté le Portugal et il rêvait la gloire d'une Inde exotique et lointaine en célébrant notre Odyssée, la belle aventure qui nous avait ensorcelés pendant plus d'un siècle... Dérives le long des côtes de l'Afrique, pillage de l'or et des esclaves de Guinée à El Mina pour financer de nouvelles caravelles, de nouveaux voyages toujours plus loin, au Sud, vers le royaume du prêtre Jean, vers l'Inde et ses épices, le poivre et la cannelle, le gingembre et la girofle, le santal ou la noix muscade... Il avait fallu près de cent ans avant que Vasco n'achève l'oeuvre du Prince Henri, et qu'Albuquerque ne conquière Goa. Mais don Fernando avait oublié de me parler de la mort pourrissante, du scorbut et de la malaria, des naufrages et des batailles perdues. D'ailleurs, sans la ruine des miens, serais-je sur ces planches pourries, moi, don Joêo de Vargas ?

 L'amertume m'égare, je deviens excessif. Peu d'entre nous ont disparu et les hommes se sont bien tenus pendant le voyage, essuyant bravement ouragans et pirates. Je me rappelle cette course dans le canal de Mozambique, quand nous étions poursuivis par ces mécréants de Hollandais. Verts de rage, honteux de ne pouvoir résister aux feux croisés de leurs trois navires, nous avions dû fuir, la Bahianaise nous menant prestement dans notre factorerie de Sofala, en se faufilant le long de la côte swahili. Mais nous prîmes notre revanche un peu plus loin à Malindi, quand nous réduisîmes par le feu cette vermine calviniste. Quelle joie sauvage d'une pureté de diamant en voyant leur bateau s'enfoncer lentement dans la mer, le mêt embrasé s'éteignant dans les eaux noires du crépuscule...

 L'amertume m'égare, je deviens excessif. Peu d'entre nous ont disparu et les hommes se sont bien tenus pendant le voyage, essuyant bravement ouragans et pirates. Je me rappelle cette course dans le canal de Mozambique, quand nous étions poursuivis par ces mécréants de Hollandais. Verts de rage, honteux de ne pouvoir résister aux feux croisés de leurs trois navires, nous avions dû fuir, la Bahianaise nous menant prestement dans notre factorerie de Sofala, en se faufilant le long de la côte swahili. Mais nous prîmes notre revanche un peu plus loin à Malindi, quand nous réduisîmes par le feu cette vermine calviniste. Quelle joie sauvage d'une pureté de diamant en voyant leur bateau s'enfoncer lentement dans la mer, le mêt embrasé s'éteignant dans les eaux noires du crépuscule...

 Puis nous avons quitté la côte somalienne, et voilà bientôt un mois que nous naviguons sur l'océan Indien, mare nostrum depuis mon célèbre ancêtre, le grand Albuquerque. Poussés par les alizés de la mousson, nous tirons un dernier bord. La vigie ne rase plus sa barbe depuis qu'elle a pris un banc de sable pour la côte malabare, mais l'émotion s'est emparée peu à peu du navire. Bientôt nous serons en Inde ; encore quelques jours et nous aborderons le mythe ! Malgré la lassitude générale, les disputes se font plus rares, et les voix plus tendres. Parfois un silence méditatif envahit le pont, interrompu seulement par le cri des mouettes. Certains sont incapables de penser, épuisés par la fatigue ou la maladie ; d'autres, possédés par leurs rêves, trésors de Golconde ou harems moghols, titubent à moitié fous ; mais la plupart sont emportés par une rêverie mélancolique car ils savent que l'imprévisible, le mystérieux destin va transformer leurs vies sur ce continent, d'où leurs pères, leurs frères ou leurs amis sont revenus méconnaissables, quand ils en revenaient.

 Soudain un trait en pointillé se dessine à l'horizon. "Terre !" Nous sursautons et poussons un hourra sauvage de délivrance. Ainsi la route des Indes, par-delà l'Afrique et les mers océanes, n'est pas une fable comme le marmonnent depuis des mois quelques degredaos, déportés de mauvais augure. La joie éclate sur la Bahianaise : marins et soldats rongés de scorbut, anciens bagnards et émigrés douteux d'ascendance juive, marchands et fidalgos , tous oublient ces longs mois de promiscuité et rient aux éclats, en se donnant de grandes claques sur le dos. Beaucoup, superstitieux et incultes, ne comprennent rien à la mer : peuvent-ils seulement imaginer que la terre est ronde ? Quand on dépassa le cap Bojador au large d'un pays gouverné par les Maures, certains s'étaient agenouillés, suppliant Dieu de ne pas les rendre noirs ! La plupart ont redouté, après le cap des Tempêtes, de voir la mer s'effondrer et d'être précipités dans des abysses infinis. N'avait-on pas atteint les limites du monde ? Presque tous ont vu au cours de la traversée des monstres et des dragons, bêtes furieuses qui apparaissaient et disparaissaient au gré de leurs angoisses dans les flots rugissants. La grand-peur des mers inconnues...

 Bientôt don Francisco nous réunit, chevaliers et gens de mer, pour décider de la tactique des prochains jours. Nous nous retrouvons dans son bureau à l'avant du navire, bibliothèque flottante tapissée de cartes et de livres. Je suis le seul noble à m'aventurer sous ces tropiques sans mandat, le cardinal Régent ayant puni à travers moi, mon défunt père coupable d'extravagances, de plantureuses maîtresses et de faillite. Mes pairs qui vont prendre des commandements à Goa, Malacca, Macao, connaissent la chute des Vargas, alliés des Albuquerque. Certains sont de lointains cousins ; malgré mon infortune, je reste l'un des leurs. Don Francisco nous installe, ménageant l'orgueil ombrageux des officiers tout en restant d'une simplicité affectueuse avec les marins. Il fait ouvrir une bouteille d'un précieux porto : "A la santé du Roi !" Puis, il demande à Gomez, un familier de la route des Indes, si l'on accostera bientôt. Le commandement sur le bateau est collégial : notre capitaine est un fin lettré, amateur d'antiquités et de tableaux ; il comprend le français et l'italien mais point l'art maritime. Sur l'océan, c'est Gomez qui pilote.

 - Le vent nous a poussés vers Calicut, commence le bosco. Notre vieil ennemi le Zamorin intrigue contre nous. Ce roi a de nombreux corsaires, les Moplahs, charognards qui rôdent dans les parages à l'affût de tout navire portugais.
- Et que conseilles-tu ? demande don Francisco.
- Ne faisons pas escale ici, dit en s'animant le bosco sans cacher son angoisse, et remontons la côte jusqu'à Mangalore où nous serons sous la protection des canons de la factorerie. Goa sera alors à deux journées par petit temps.

 Ses seconds approuvent le bosco, homme affable au langage truculent. Une épaisse barbe noire, Gomez porte le masque magnifique du prophète. Pourtant pirate lui aussi dans une vie antérieure, il a longtemps écumé la mer des Célèbes, jusqu'à ce qu'il se fasse saisir corps et biens par des mahométans qui lui laissèrent à peine la vie.
- Pourquoi ne pas faire relêche, ne serait-ce qu'une journée ? demande alors don Perez da Silva, le plus ancien des officiers royaux.
- Parce que cette côte est infestée par les mahométans, Monseigneur, même Vasco faillit y perdre la vie. Les gens ne sont plus sûrs depuis la chute de Vijayanagar. Ces chiens de musulmans veulent nous chasser, nettoyer l'océan de l'étendard portugais...
- Nous les enverrons par le fond s'ils osent nous attaquer, aboie alors le vieux guerrier très chatouilleux sur le point de son honneur.
- Peut-être Monseigneur, mais il faut nous reposer avant de nous battre. Mes marins sont fatigués et vos hommes sont malades.

Le capitaine Francisco da Cunha, homme d'honneur mais aussi de bon sens, décide de suivre les avis du pilote. Nous remontons donc avec circonspection la côte malabare, longeant bientôt la côte concane où les marins se sentent en sécurité. Trois jours plus tard Mangalore nous accueille avec cette joie sautillante qui n'a cessé de me surprendre depuis l'Afrique. Des barques de pêcheurs nous accompagnent tels des dauphins depuis le grand large... Discussions de bord à bord dans un portugais émaillé d'expressions concanes. Ces petits hommes à la peau tannée et aux yeux brillants me surprennent par leur vulgarité. Eux les héritiers des Indes fabuleuses?

Quelle déception ! J'imaginais des seigneurs, cousins des vizirs des Mille et une nuits et non ces avortons, dont la peau est aussi noire que celle de nos esclaves de Gorée. Mais je sais que, par-delà ces pêcheurs, se trouve une Dame-de-beauté qui me donnera à boire l'eau de sa bouche: "ô ma bien-aimée, ne te cache pas trop longtemps ! Laisse-moi prendre ta taille si douce au toucher, laisse-moi caresser tes boucles et palpiter à la barrière de tes seins..."

 Nous accostons enfin après sept semaines ininterrompues de navigation, sept semaines à arpenter un pont entre ciel et mer. Quel terrible bonheur de sauter sur le sol, courir sur le sable, entendre ces voix chantantes, voir, s'émerveiller des femmes... Ces premiers pas sur terre m'étourdissent ; oubliés le bouquet des essences méditerranéennes, les vents iodés de l'océan, la sueur des marins : un mélange d'odeurs suave et écoeurant, enivrant et fétide me saute au visage. Miguel se rapproche de moi, en prenant cet air de grand frère qu'il affectionne tant quand il me sent désemparé. Il a été mon seul ami durant la traversée. Nos familles se connaissent depuis toujours ; nous avons grandi ensemble, fréquenté les mêmes écoles, partagé les premiers émois. Aujourd'hui à vingt-deux ans, nous découvrons les Indes.
- Ce pays m'envoûte, m'écriai-je. Quel grouillement, tous ces gens souriants et distants à la fois. J'aimerais boire du vin pour mieux comprendre.
- Ici, seuls les fous de Dieu se saoulent, me répond doctement Miguel.
- Les fous de Dieu ?
- Oui, des adeptes de Shiva, un Dionysos sorti tout fumant de notre Antiquité.

 Miguel me raconte ce qu'il a appris de ses frères et de ses oncles, les Oliveira. Tous ont servi dans l'Estado da India. Les soirées de son enfance ont été bercées par leurs histoires. Revenus au pays, ils contaient les Indes avant de repartir, nostalgiques de conquêtes, nostalgiques de grand air, achever leur grand oeuvre. L'empire flottant ! Certains avaient disparu dévorés par l'Orient, insatiable Moloch qui avait volé leur ême avant de leur prendre la vie, une vie si libre, si intense et si riche que le Portugal leur était devenu un petit village étriqué.

Je suis le fou, l'artiste, l'aventurier, digne fils de mon père ; Miguel est le sage, le bienséant, digne officier du Roi. Son alliance m'était précieuse autrefois, quand il fallait attaquer ces forteresses aux robes si rêches et à la peau si douce. Folles passions qui naissaient dans le frémissement d'un décolleté, l'espérance d'une courbe ; fragiles passions qui mouraient sur le champ si, dans la nudité, les seins devenaient tristes.

Fantasmes... Nous croisons enfin des jeunes filles élégantes et racées. Vision paradoxale, elles ont le teint clair, une peau plus blanche que la nôtre.
- Des brahmanes, me prévient Miguel. Tu ne leur inspireras que du dégoût.

Inconcevable, incongru - n'est-ce pas ? - pour nous si fiers de notre rang, si fiers de notre sang ! Et pourtant leurs regards méprisants m'ont glacé le coeur. Voilà plus de cinq mois que nous sommes éloignés de nos soeurs les femmes. Nous n'avons pas osé toucher aux négresses-esclaves de Guinée épuisées de maladie et de tristesse. D'ailleurs nous avions peur de leurs peaux noires comme le péché. Jusqu'au cap des Tempêtes nous avons rongé notre frein, nous racontant cent histoires qui se terminaient invariablement par une aubade aux culs de nos petites amies. Puis l'épuisement, le scorbut, la mort fauchant régulièrement quelques-uns d'entre nous, chassèrent les femmes aux seins d'ivoire et aux flancs si doux. Les Arabes cuivrées de Zanzibar nous réveillèrent de nouveau mais, sur cette côte où nous sommes à peine tolérés, le jeu devenait plus dangereux que la guerre. Aussi avons-nous rêvé pendant deux mois l'attaque d'un gros navire musulman pansu d'or et de jeunes vierges. Hélas, sur une mer secouée par la mousson, l'infortune nous refusa ce bateau plein de délices et toutes nos épées restèrent dans leurs fourreaux.