DELIRIUM TRIBAL

en publication

Delirium Tribal est une histoire romanesque qui se déroule aujourd'hui en Afghanistan entre les fantômes de Bamiyan et les talibans de la zone tribale à la frontière afghano-pakistanaise.


Kaboul, Kaboul ! Il y avait ici un parfum unique ; la bonne terre afghane embaumait en cette fin d'après-midi. A l'aéroport, nous attendait le luxueux 4x4 d'usage pour les envoyés officiels de la Fée, les puissants missionnaires des Nations unies, les gardiens du trésor, ces précieux dollars ardemment attendus par tous les damnés de la terre, tous les affamés, les fantômes qui errent aux portes de l'enfer en Afrique, en Asie, en Amérique ou en Europe ! La Nissan Patrol traversa la ville, ses rues et ses avenues déchirées par les ruines avec, parfois, l'étrange apparition d'une maison indemne, bâtiment miraculé au milieu des gravats. Des groupes faméliques se traînaient çà et là. De vilaines tortues habillées de noires burqa semblaient flotter au-dessus des trottoirs. Après avoir vaillamment navigué à travers les fondrières et dealé avec deux barrages de police, la voiture finit par atteindre une colline où il y avait encore des maisons et des jardins. Nous entrâmes dans un petit manoir cossu où une escouade de domestiques nous enleva nos bagages.

Nous dûmes ensuite les suivre au pas de course dans les chambres du premier étage, où ils nous installèrent. Les parquets en bois crissaient sous nos pas, les fenêtres s'ouvraient sur un jardin de roses... Le soleil se couchait et l'air fraîchissait. A peine le temps d'ouvrir nos valises que des seaux d'eau chaude étaient montés dans les cabinets de toilette qui jouxtaient nos chambres. Bien-être paradoxal, nous venions de parcourir un champ de ruines et nous étions dorlotés, chouchoutés dans cette oasis de tranquillité. O charme de l'hospitalité orientale ! Au crépuscule, nous nous retrouvâmes dans le grand salon du rez-de-chaussée avec un poêle, coiffé d'un samovar, alimenté régulièrement en bois par un jeune garçon aux allures de jeune fille. La pièce avait gardé ses dorures kitsch dans un décor de boiseries moisies où des tapis réchauffaient une atmosphère campagnarde et Art-déco. La traversée de la ville nous avait laissé un goût amer. Cette grande maison vermoulue nous rassurait avec sa bienveillance de chalet suisse. L'Afghan qui nous recevait avait du style avec son profil d'aigle et sa barbe taillée à la moghole. C'était lui notre amphitryon à Kaboul. Le docteur Fazilah appartenait à la grande famille de Shâh Mahmoud, qui avait suggéré que l'on habite chez ce parent. Les conditions dans les hôtels étaient peu conviviales, confort approximatif, surveillance incessante, peur panique des attentats, sans parler de l'Intercontinental surpeuplé par les GI. Aussi, Shâh avait-il proposé à la mission de recevoir l'hospitalité à l'afghane dans ce vieux palais délabré. Ce qui nous avait tous enchantés malgré les résistances diplomatiques de Béatrice qui redoutait une hospitalité privée dans le n?ud de vipère Kabouli…  Nous n'avions pas encore rencontré le docteur Fazilah, qui n'était pas venu nous accueillir à l'aéroport. C'était un seigneur pashtoûn, le fils d'un proche du roi Zaher Shâh. Son père avait gouverné une province et l'avait marié à l'âge de vingt ans à une lointaine cousine de la famille royale. En 1979, avec la chasse effrénée que les communistes donnaient aux royalistes pour les éliminer après de savantes tortures, il avait dû s'enfuir avec femme et enfants à Peshawar. Ainsi, avait-il vécu plus de vingt-deux années au Pakistan, dont quinze à l'université d'Islamabad, où il avait enseigné l'histoire et les sciences politiques. Aujourd'hui, à plus de cinquante ans, il retrouvait son pays et l'ancienne maison familiale miraculeusement épargnée grâce à un consul, vaguement poète, qui y avait cultivé des roses. " Ah, l'Afghanistan du temps du roi ! ", soupirait-il, parfois, avec nostalgie… Pourtant, il n'était plus royaliste, il savait que le temps de Zaher Shâh était passé. Mais comment diable reconstruire ce satané pays où la guerre avait développé, depuis vingt-cinq ans, un féodalisme et une barbarie pires que tout ce qu'il avait connu depuis les carnages mongols du XIIIe siècle ? Destruction des villes et des palais, des canaux et des écoles, massacre des populations, hommes et femmes, jeunes et vieux confondus ! Chahr-é-Gholgholhâ, la cité des Murmures ! Le docteur Fazilah maîtrisait parfaitement l'anglais, mais il parlait aussi couramment le français avec une légère pointe d'accent snob à la persane pour l'avoir appris au lycée Esteqlal, le lycée de la high society Kaboulie dans le bon vieux temps.  La conversation porta bientôt sur notre mission. " Dommage que vous ne restiez pas à Kaboul, il y a tant à faire ici et c'est préférable pour votre sécurité ! " On lui répondit que le Fonds pour l'Epargne et l'Environnement investissait surtout dans le monde rural et qu'il projetait, entre autres, de reconstruire les réseaux d'irrigation dans la proche vallée du Logar et la province de Bamiyan.  
- A Kaboul, il y a un gouvernement et un semblant de démocratie. Dans les provinces, les commandants font ce qu'ils veulent. Ils ne versent même pas l'impôt au gouvernement…
- L'insécurité est grande dans le sud, du côté de Kandahar où les talibans sont restés nombreux, et à l'est, à la frontière des Tribal où les membres d'Al-Qaeda se sont réfugiés. Dans nos zones d'intervention, à part quelques mines antipersonnel, il n'y a pas de danger, l'interrompit Shâh Mahmoud qui ne voulait pas affoler ses consultants malgré leur courage et leur inconscience…
- Plus de deux cents accidents par mois à cause des mines, mon cher cousin, sans parler de la recrudescence des attentats ! Tu connais nos frères : ils ignorent la mort et, pour un repas par jour, ils sont prêts à se battre pendant des années. Des fous furieux ! Même les soufis ont disparu, massacrés par ces infects talibans qui ne savent ni lire ni écrire…  Shâh Mamoud approuvait en hochant la tête et nous écoutions respectueusement le maître de maison quand il fit un geste imperceptible. Un musicien, à peine visible dans la pénombre, se mit alors à jouer du rebâb, ce luth afghan, et une mélodie d'inspiration mystique enveloppa l'espace. L'homme se mit bientôt à chanter d'une voix grave et suave.
- Avant, nous chantions l'amour de Dieu comme celui d'une femme. Puis, les Mollahs sont venus avec leurs barbes noires et funèbres et ils ont tué la joie et le bonheur !

A ce moment, une grande jeune femme élégante, la tête couverte d'un châle qui descendait sur un pantalon à l'indienne, entra dans la pièce :
- Ma fille Roshana, nous dit le docteur Fazilah en nous la présentant.  La lumière, songeai-je… Roxane, la femme d'Alexandre épousée à Balkh, aujourd'hui misérable et minuscule village à quelques encablures de Mazâr… La jeune fille - nous apprîmes qu'elle n'était pas mariée - avait une grâce indicible quand elle souriait de ses grands yeux verts légèrement bridés. Avec délicatesse, elle se mêla à la conversation et nous traduisit ce que chantait le musicien : - Mes yeux ont bu le vin capiteux de l'Amour, ma coupe était Sa Face qui passe toute beauté… Le Bien-Aimé a pénétré toutes les parcelles de mon corps, de moi il n'y a plus qu'un nom… Le lendemain, vendredi, jour férié, nous nous reposâmes à la villa. J'en profitai, le matin, pour faire quelques exercices au violon, ce qui me valut l'amitié de toute la famille au déjeuner. Dans la soirée, le musicien de la veille, bel homme, longs cheveux noirs et voix de basse, réapparut. C'était un familier, un ami du docteur Fazilah. Bien sûr, il fallut que je l'accompagne quand il prit son rebâb. Exercice passionnant, c'était un bon musicien. Farhad pouvait changer dramatiquement de registre, passant de la sérénité soufie la plus absolue à la passion échevelée d'un interprète romantique. Il me donnait de temps en temps l'occasion d'improviser des mélodies à la manière tzigane, puis il reprenait les thèmes traditionnels de la musique afghane. Je me fondais dans son répertoire quand il chantait pour le chevaucher de nouveau durant les intermèdes. Ce jazz à l'oriental séduisit notre auditoire qui nous applaudit chaleureusement. Roshana et son père décidèrent même, sans demander notre avis, d'organiser bientôt un concert pour leurs amis.

 - Monsieur Lorenz, vous jouerez partout où vous pourrez en Afghanistan, dans les tchai-khana, dans les bazars, dans les maisons. Il faut que la musique irrigue de nouveau notre pauvre pays, elle lui est aussi nécessaire que l'eau des canaux que vous allez reconstruire.

* .*. *

La villa du docteur Fazilah était devenue le bureau et le lieu de rendez-vous de la mission. Une réception fut même donnée, un soir, en l'honneur du représentant des Nations unies en Afghanistan. Toute la secte diplomatique et humanitaire en poste à Kaboul y fut invitée, mais, malgré les instances de la famille Fazilah, je refusai de rejouer à l'oriental jazz. Beaucoup de membres du gouvernement afghan étaient présents à cette soirée, dont les fameux Pandjshêris de feu Ahmad Shâh Massoud, le glorieux résistant.

Avec leurs manières rustres et triviales de paysans, ils détonnaient dans cette assemblée de petits-bourgeois plus ou moins coincés. Pour ne pas heurter les susceptibilités islamistes, pas de vin, pas d'alcool, pas de bière ! Roshana, qui était devenue ma grande s?ur, se tenait près de moi, m'introduisant auprès des représentants des différentes organisations internationales quand, brusquement, elle courut vers une jeune femme qui, subrepticement, se glissait dans le jardin. Elle revint bientôt avec elle.

 - Ma cousine Nouria, me dit-elle, elle a fait ses études en France avec son frère.
- Bonsoir, me fit-elle, froidement.
- Bonsoir, mademoiselle.
- Madame, j'ai été mariée dans une vie précédente.
- Je te présente Lorenz, poursuivait Roshana en parfaite hôtesse. Je t'ai déjà parlé de lui : il accompagne parfois Farhad avec son violon.
- Ah… C'est vous le violoniste inspiré ! Que Dieu protège les musiciens dans notre malheureux pays !
- Que Dieu ramène la paix, madame.
- Appelez-moi Nouria !
- Lorenz doit partir bientôt à Bamiyan, ajouta Roshana.
- J'espère que vous avez une escorte car les routes sont de plus en plus dangereuses.
- Bien sûr, le Fonds ne me donnerait pas l'autorisation de quitter Kaboul autrement !
- Ah… J'aimerais tant avoir une escorte pour voyager du côté de Bamiyan…

 Les deux cousines se ressemblaient, même style, même charme, même allure. Nouria était d'une élégance très sobre avec un tchador , voile de soie exceptionnellement vert, qui laissait voir les plus beaux yeux du monde, noirs, passionnés, violents. Plus âgée, plus femme, une autorité naturelle se dégageait de sa personne. Je soupçonnais, sous ses amples vêtements, des hanches baroques sur lesquelles je baissais pudiquement les yeux. Comme Roshana, elle parlait le français avec cette pointe d'accent distingué à la persane.

 - La libération des femmes, c'est un thème plutôt occidental, n'est-ce pas ? commença-t-elle par attaquer.
- C'est vrai, répondis-je, interloqué. Ici, on parlerait plutôt d'affranchissement d'esclaves…
- Mon frère avait une femme française qui s'appelait Marie, à Montpellier. Elle est devenue Nafissa par son mariage.
- Vit-elle toujours en Afghanistan ?
- Dieu seul le sait ! Elle a disparu à Bamiyan enlevée par les talibans.
- Bamiyan, les talibans, les Bouddhas…
- Justement, les Bouddhas ! Mon frère était médecin à Bamiyan et il essayait en vain de convaincre les talibans d'épargner les Géants…
- Indiana Jones, seul contre les méchants !
- Ces monstres l'ont tué en même temps qu'ils ont dynamité la falaise, il y a deux ans !
- Oh… Pardonnez-moi !
- Quant à Nafissa, ils l'ont emmenée et nous n'avons plus jamais eu de nouvelles. Il y a un mois, cependant, j'ai reçu un vague message de Bamiyan.



 Un silence sibérien s'installa. Puis Nouria reprit :
- Peut-être est-elle toujours là-bas, retenue dans les montagnes ?
- Je croyais que c'était une province hazâra, où les talibans étaient peu nombreux.
- Depuis l'invasion de l'Irak, il y a un renouveau de sympathie pour ces criminels.
- Oui, j'ai même entendu parler d'un mouvement qui regrouperait les talibans, Al-Qaeda et le pire ennemi de Massoud, le sanguinaire Gulbuddin du Hezb-i-Islami…
- The Sword of Islam ! Les alliances se sont rétablies et les talibans sont revenus, tellement la méfiance et la haine grandissent de jour en jour.
- La dernière fois que j'ai traversé le pays avec une escorte, c'était les moudj qui me protégeaient. On s'était même fait bombarder par les Russes !
- Maintenant, c'est des moudjahidin qu'il faudra vous méfier ! Hier, des soldats américains ont tué, par erreur, des Afghans parce qu'ils ont eu peur ! Les autres ne faisaient que patrouiller à Kaboul dans une rue trop proche de leur ambassade.
- Les Yankees sont devenus nerveux, ils tirent sur…
- Grâce à eux, nos glorieux warlords ont repris leur arrogance et leurs trafics ! m'interrompit Nouria. La dictature dans les provinces, des types véreux aux commandes…
- A bas l'intégrisme et vive le féodalisme !
- Oublions ce marécage, s'il vous plaît ! Ce que je veux, c'est retrouver ma s?ur, Nafissa.

 Nouria parlait comme une Française. Même langage, même mentalité derrière la façade aguichante et soyeuse du tchador qui ne cachait qu'une partie de ses cheveux. Elle avait vécu en France où elle avait fait des études de lettres et son amitié pour sa belle-s?ur lui avait permis de maintenir son féminisme au milieu des mâles dominants d'Asie centrale.

 - Pouvez-vous me rendre un service ? me demanda-t-elle soudain à brûle-pourpoint.
- Que puis-je pour vous, Nouria ?
- Me prendre comme interprète dans votre mission et me permettre ainsi d'aller discrètement à Bamiyan sur les traces de Nafissa.
- Mais pourquoi n'y allez-vous pas avec des amis afghans ?
- Impossible ! On nous repérerait tout de suite et je serais identifiée, paralysée. Alors que, dans le cadre d'un projet, c'est vous que l'on observera. Surtout, en tant que femme, je pourrais voyager plus librement.
- Je suis perdu. Expliquez-moi !
- Talibans pashtoûns ou libérateurs tadjiks , ce sont tous des machistes moyenâgeux ! Seules les femmes qui travaillent pour la coopération internationale ont le droit de se déplacer librement dans ce pays où l'on n'envoie jamais les femmes à l'hôpital quand les médecins sont des hommes et où l'on craint que les filles ne perdent leur virginité en roulant à bicyclette…

 Et elle éclata d'un rire en cascade semblable à un sanglot.

- Les coutumes n'ont-elles point évolué depuis la chute des talibans ?
- Hors de Kaboul, non ! Vous n'y verrez jamais de femmes avec des foulards sur les cheveux. Seulement des burqa qui les couvrent de la tête aux pieds ! Pour nous, femmes, choisir entre les moudjahidin pro-gouvernementaux de l'Alliance du Nord ou les talibans du Mollah Omar, c'est choisir entre la peste ou le choléra…

 * * *